Une entreprise française a livré, facturé, relancé. La contrepartie émirienne ne répond plus, change d'interlocuteur, demande des avoirs imaginaires, ou simplement laisse l'invoice dériver de soixante à cent quatre-vingts jours sans communication. Le réflexe initial — confier le dossier à un cabinet français qui enverra une mise en demeure parisienne et envisagera un procès au tribunal de commerce — est presque toujours la mauvaise approche. La bonne approche, à l'inverse, est de comprendre que le créancier dispose aux Émirats d'un arsenal procédural plus agressif que tout ce qui existe en France : ordre de paiement, saisie conservatoire, interdiction de sortie du territoire pour le dirigeant. Cette page expose un plan d'action en six étapes, du premier signal de défaut à la liquidation forcée, calibré pour un créancier B2B installé en France, en Belgique, en Suisse ou au Luxembourg.
Étapes 1 à 3 — du premier signal au gel des actifs
La première étape est la mise en demeure notariée bilingue arabe-français ou arabe-anglais, expédiée à l'adresse enregistrée du débiteur sur sa licence commerciale, avec accusé de réception. Le ton est formel, la créance est chiffrée précisément (principal, pénalités contractuelles, intérêts éventuels), et le délai de paiement est court — quatorze à trente jours. Cette mise en demeure ne sert pas à intimider : elle constitue une pièce juridique qui prouve la mauvaise foi du débiteur s'il n'exécute pas, et elle déclenche le calcul des intérêts de retard si le contrat le prévoit. Une mise en demeure bien construite produit un règlement spontané dans environ trente pour cent des dossiers, souvent parce que le débiteur n'avait pas mesuré que le créancier passait en mode procédural.
La deuxième étape, en l'absence de paiement, est la requête en ordre de paiement (Amr Al Ada') régie par le Décret-loi fédéral 42/2022. Le tribunal compétent — continental Dubaï ou Abu Dhabi, ou tribunaux du DIFC selon les rattachements — examine sur dossier, sans audience contradictoire systématique, et délivre un ordre de paiement constituant un titre exécutoire en quelques semaines. La condition est que la créance soit liquide, exigible et documentée : facture acceptée, bon de livraison signé, reconnaissance de dette, ou chèque émis. La troisième étape se déroule en parallèle : la saisie conservatoire (Hajz Tahaffuzi) sur les comptes bancaires UAE du débiteur. Cette mesure pré-jugement est demandée au juge des référés sur démonstration d'un risque de dissipation des actifs ; obtenue, elle gèle les comptes en quelques jours et transforme la dynamique de négociation.
Étape 4 — l'interdiction de sortie du territoire, l'arme qui change tout
Une fois le titre exécutoire en main, la quatrième étape est la demande d'interdiction de sortie du territoire (Man' Al Safar) visant le dirigeant signataire de la société débitrice. Cette mesure, prévue par le Décret-loi fédéral 42/2022, restreint la liberté de circulation du dirigeant tant que l'obligation n'est pas réglée. Le tribunal d'exécution prononce la mesure sur production du titre et démonstration que le débiteur ne s'exécute pas spontanément. Concrètement, le dirigeant ne peut plus quitter les Émirats par voie aérienne, terrestre ou maritime ; sa carte d'identité émirienne (Emirates ID) est signalée aux contrôles d'immigration. Pour un dirigeant expatrié résidant à Dubaï avec famille, école et obligations de voyage régulières, c'est l'élément qui transforme un dossier théorique en règlement effectif dans les trente à quatre-vingt-dix jours.
L'interdiction de sortie a quelques limites importantes à connaître. Elle ne vise par défaut que le dirigeant signataire ou le propriétaire enregistré, pas l'ensemble de l'organigramme. Elle peut être levée par dépôt d'une garantie bancaire couvrant la créance, ce qui débloque la mobilité sans éteindre la dette — option fréquemment utilisée par le débiteur pour gagner du temps. Et elle ne fonctionne que si le dirigeant est physiquement présent aux Émirats, ce qui n'est pas systématique pour les holdings dont le dirigeant officiel réside dans un autre État du CCG ou hors région.
Étapes 5-6 — tribunal d'exécution, liquidation et négociation forcée
La cinquième étape est la prise de relais par le tribunal d'exécution (Mahkamat Al Tanfidh). Une fois le titre exécutoire enregistré, ce tribunal coordonne l'exécution effective : conversion de la saisie conservatoire en saisie-attribution, recherches dans les registres immobiliers et de véhicules au nom du débiteur, identification des participations dans d'autres sociétés UAE, vente forcée des actifs identifiés. Le tribunal d'exécution émirien est sensiblement plus rapide qu'un équivalent français — un dossier qui aurait pris dix-huit mois en France boucle en six à dix mois aux Émirats sur l'étape d'exécution proprement dite.
La sixième étape est paradoxalement celle où la majorité des dossiers se règlent : la négociation forcée sous pression d'exécution. Lorsque le compte bancaire est gelé, l'ordre de paiement délivré, l'interdiction de sortie en place et le tribunal d'exécution saisi, le débiteur revient presque toujours à la table de négociation pour proposer un règlement transactionnel. Le créancier qui a tenu sa ligne procédurale obtient typiquement entre soixante-dix et quatre-vingt-quinze pour cent du principal, en règlement immédiat ou en deux à trois échéances rapprochées contre désistement de l'interdiction de sortie. La discipline du créancier — refuser les promesses verbales, exiger versement intégral à l'acceptation, conserver l'interdiction de sortie tant que les fonds ne sont pas reçus — est ce qui distingue un dossier qui se règle d'un dossier qui s'enlise.
Comparatif des leviers — par étape et par effet
La logique du plan d'action est cumulative, pas séquentielle stricte. Un créancier expérimenté lance la mise en demeure et prépare en parallèle l'ordre de paiement, dépose simultanément la requête en saisie conservatoire dès la fin du délai de la mise en demeure, et engage l'interdiction de sortie dès l'obtention du titre. Cette compression des étapes ramène la chronologie de bout en bout à six à neuf mois pour un dossier non contesté, contre dix-huit à vingt-quatre mois si chaque étape est déclenchée seulement après échec de la précédente. Voir aussi la vue d'ensemble pour exportateurs francophones et la note sur l'exequatur d'un jugement français qui couvre la situation symétrique.
Que faire si l'entreprise UAE refuse de payer une facture et qu'elle n'a pas signé de contrat formel ?
L'absence de contrat formel signé n'éteint pas la créance dans le système émirien. Le droit commercial reconnaît la preuve par tous moyens : factures acceptées, bons de livraison signés à la réception, échanges de courriels confirmant les commandes, virements partiels antérieurs reconnaissant la relation, conversations WhatsApp avec un signataire identifiable. La règle pratique est de reconstituer la preuve documentaire avant toute mise en demeure : un dossier qui aligne facture, bon de livraison signé et confirmation écrite par courriel d'un dirigeant identifiable est suffisant pour ouvrir la voie de l'ordre de paiement. La contrainte est que sans contrat formel, certains éléments accessoires comme les pénalités de retard contractuelles ou la juridiction d'élection de for ne sont pas opposables ; le créancier récupère le principal et les intérêts légaux émiriens, mais pas nécessairement les majorations contractuelles qu'il aurait stipulées. Construire la preuve documentaire en amont — bon de livraison signé, accusé de réception de chaque facture, reconnaissance de dette périodique — reste l'investissement de discipline le plus rentable que puisse faire un fournisseur français travaillant avec une contrepartie UAE.



