L'exportateur suisse — horloger neuchâtelois, fabricant de machines-outils zurichois, négociant pharmaceutique bâlois, commerce de matières premières genevois — partage un profil de litige récurrent quand la facture émirienne franchit les 90 jours d'impayé. Le contrat sous-jacent est très souvent rédigé en anglais sous INCOTERMS Ex Works ou FCA, le titre de propriété passe au débiteur émirien dès la sortie d'usine en Suisse, et les premiers retards de paiement apparaissent au moment où la marchandise est arrivée à Jebel Ali. Dans cette configuration, la coopération bilatérale judiciaire Suisse-EAU et la disponibilité du DIFC en anglais reconfigurent le calcul stratégique. Cette page expose les routes que l'exportateur suisse devrait considérer avant tout dépôt en Suisse.
Pourquoi le DIFC est particulièrement utile au créancier suisse
Le réflexe suisse par défaut — ouvrir une procédure de poursuite par mainlevée à Genève, Zurich ou Lugano sous la Loi fédérale sur la poursuite pour dettes et la faillite (LP) — produit un commandement de payer qui n'a aucune portée extraterritoriale aux Émirats. Le débiteur émirien n'a pas d'actif en Suisse, le commandement ne peut donc rien saisir, et la procédure de mainlevée définitive ne convertit la créance en titre suisse que pour des créances ayant un rattachement local. Pour atteindre les comptes bancaires de Dubaï ou d'Abu Dhabi, il faut une procédure aux Émirats, soit fraîche soit par exequatur d'une décision suisse antérieure.
Les tribunaux du DIFC opèrent en anglais sous procédure de common law, avec des juges issus en grande partie des juridictions du Commonwealth (England, Singapore, Australia). Pour un exportateur suisse dont la direction juridique est habituée aux contrats sous English law et aux usages CCI, cet environnement procédural est sensiblement plus lisible que le tribunal continental de Dubaï qui opère en arabe sous procédure de droit civil. Le DIFC accepte juridiction quand l'une des parties est un tenant DIFC, quand le contrat sous-jacent l'élit, ou quand le défendeur consent à la juridiction. Le Décret n° 12 de 2014 institue ensuite un protocole d'exécution mutuelle entre tribunaux du DIFC et tribunaux d'exécution de Dubaï continental, qui permet de saisir des actifs émiriens à partir d'un jugement DIFC.
Le piège INCOTERMS Ex Works pour le créancier suisse
Le contrat EXW pose un problème spécifique au créancier suisse. Le titre de propriété et les risques passent au débiteur émirien dès la mise à disposition à l'usine suisse, ce qui prive l'exportateur de toute clause de réserve de propriété opposable une fois la marchandise sortie. Quand l'impayé survient, la clause de réserve qui aurait pu motiver une saisie en cargo à Jebel Ali n'a plus de force juridique. La leçon opérationnelle pour les contrats futurs est de privilégier DAP ou DDP avec clause de réserve de propriété explicite, mais pour l'arrière-plan déjà constitué la solution est procédurale et passe par une saisie conservatoire émirienne sur les comptes bancaires du débiteur dès le dépôt initial.
Pour les commerces de matières premières genevois (Trafigura, Vitol, Glencore et l'écosystème de trading de Genève), le profil change. Les contrats sont presque toujours sous English law avec juridiction LCIA ou arbitrage CCI, et le recouvrement transite par sentence arbitrale puis exécution sous la Convention de New York 1958. La Suisse et les EAU sont parties à cette convention, et la jurisprudence émirienne récente (DIFC et tribunaux de Dubaï) reconnaît les sentences arbitrales sans réinstruire le fond, ce qui rend cette voie particulièrement prévisible.
Comparatif des routes ouvertes au créancier suisse
L'arbitrage du même type que celui auquel les commerces genevois sont habitués reste la voie la plus prévisible quand le contrat le permet. Pour les exportateurs industriels qui ne disposent pas de clause compromissoire, le choix se fait entre la voie DIFC et l'ordre de paiement continental, avec un avantage marqué pour le DIFC quand la créance est susceptible d'être contestée et pour l'ordre de paiement quand elle est documentée et non contestée. Le choix entre zone franche et continent n'est pas une question de préférence mais une question de juridiction effective sur le débiteur. La poursuite suisse devrait être réservée à un seul cas : confirmer un titre suisse antérieur en vue d'un exequatur aux Émirats sous les articles 84-90 du Décret-loi 42/2022.
Une sentence arbitrale CCI obtenue en Suisse est-elle exécutoire aux Émirats ?
Oui. Les Émirats sont parties à la Convention de New York de 1958 sur la reconnaissance et l'exécution des sentences arbitrales étrangères depuis 2006. Une sentence arbitrale CCI rendue à Genève, Zurich ou Bâle est reconnue et exécutée aux Émirats sans réinstruction du fond, sous réserve d'une vérification limitée des motifs prévus à l'article V de la Convention (capacité des parties, signification régulière, respect du compromis, ordre public, etc.). La procédure d'exécution se déroule devant le tribunal de première instance de Dubaï ou d'Abu Dhabi (ou devant le DIFC si l'une des parties est tenant DIFC), avec un calendrier moyen de huit à quatorze mois entre dépôt de la requête d'exécution et saisie effective. Cette voie est sensiblement plus prévisible que l'exequatur d'un jugement étatique suisse, qui doit passer le contrôle de réciprocité et d'ordre public sous les articles 84 à 90 du Décret-loi fédéral 42/2022.



